Jean-Bernard dit Jeanot Rabeson est né le 20 août 1936 à Tananative (Madagascar). A Paris, il a joué depuis près de quarante ans avec tous les musiciens de jazz, et fait partie de ces sidemen dont la compétence est prisée. Il est aussi un brillant soliste (cf. son récent enregistrement en solo chez Jazz aux Remparts, Jazz Hot n° 575) et il reste, malgré sa modestie, un musicien à découvrir, appartenant à une famille musicale entre toutes puisque ses enfants (Ella et Tony) sont musiciens.
A Avec Sonny Criss
(as), Michel de Villers (as), Philippe Combelle (dm), Luigi Trussardi (b), René Nan au Caméléon, 1963
A Madagascar, il y a deux zones: la zone côtière avec des rythmes venus d'Afrique et les hauts plateaux avec des mélodies. Mais le jazz n'a pas pu prendre en Afrique. Mon père était orfèvre installé à son compte pour des joailliers locaux ou de France; il travaillait les pierres précieuses, domaine dans lequel il a inventé des techniques de taille. J'ai d'ailleurs aussi appris à tailler les pierres avec lui. Il ne connaissait rien de la musique. Ma mère venait, elle, d'une famille d'artistes: des musiciens et surtout des peintres; son grand-oncle était le peintre Joseph Ramanakamonjy, qui a fait des toiles sur soie. Le dimanche, il invitait la famille et nous jouions du piano pendant qu'il peignait. C'était incroyable (rires). Nous étions six enfants et je suis le benjamin. Ma mère jouait du piano et elle m'a fait la guerre pour que j'apprenne à lire la musique. Car tout jeune, je jouais d'oreille. Je ne suis jamais allé à l'école de musique. J'ai acheté des livres et j'y ai appris tout seul (rires) : autodidacte donc mais j'ai beaucoup travaillé. Mes sœurs ne connaissaient rien au jazz. Elles, c'était Charles Trénet, Tino Rossi... Mes deux frères aînés faisaient de la musique. Mon frère Raymond jouait du piano aussi. A l'époque, il jouait Charlie Kuntz. Nous ne connaissions pas les titres des morceaux mais le numéro sur le volume ! Il jouait également très bien du violon et de la contrebasse. En 1961, quand nous sommes venus au Festival d'Antibes, André jouait du saxo, Raymond de la contrebasse et moi du piano. Le jazz nous a immédiatement touchés, mais je ne saurais dire pourquoi.
Je suis resté chez les jésuites jusqu'en seconde, et puis j'ai eu du travail en tant que musicien. J'ai commencé à jouer du piano pour gagner de l'argent vers 12 ans. J'achetais des disques dès que je pouvais. Nous avions des disques à la maison et chez mon grand-oncle. La famille de Comarmont avait des salles de cinéma où je jouais à l'entracte. J'avais commencé la musique vers 3 ans. Nous avions un piano à la maison. Ma mère avait toujours besoin d'avoir un piano. C'était pour elle un cauchemar si le piano était désaccordé ! (rires). Je jouais le fameux « Tristesse », l'étude n°3, de Chopin en jazz à 6 ans, d'oreille en mi bémol alors qu'il est en mi naturel (rires). Parce que c'est la première tonalité qui m'est tombée sous les doigts. Je ne connaissais pas le do\ Ça m'a beaucoup aidé dans le jazz car beaucoup de standards pour les sax sont dans cette tonalité. Mais quand il fallait jouer «Smoke Gets in Your Eyes» en mi bémol, c'était un drôle de travail, parce que la tonalité du pont est en si naturel ! C'est là que je me suis rendu compte de la nécessité d'affronter la musique et les écueils.... Un jour, je jouais le Clair de lune de Debussy, et une dame est venue me demander si je le jouais en ré bémol comme écrit. Je lui ai fait croire que je ne connaissais pas la tonalité dans laquelle je jouais. Elle a regardé mes mains et elle a constaté (rires). Il est vrai que la tonalité de ré bémol est difficile mais quand tu maîtrises le clavier... D'ailleurs Guy (Lafitte) m'a demandé de le jouer en introduction de «Lush Life». Ma mère jouait Chopin et à Madagascar on était fou de Tino Rossi qui avait popularisé une de ses études sous le titre de «Tristesse de Chopin». Donc, je jouais d'oreille à l'époque ces pièces. Mais nous recevions La Voix de l'Amérique et c'est ainsi que j'ai découvert les musiciens de jazz, en particulier Erroll Garner. Je ne savais pas lire la musique à l'époque. Je jouais à la façon de Pierre Spiers et surtout Emile Stern que j'ai beaucoup aimé. Je commençais en jouant de la musique de variété influencée par le jazz, comme « Insensiblement », que tu entends dans mon dernier disque. Je jouais donc dans les clubs avec mon frère à la clarinette, sans bassiste, sans batteur! Il fallait assurer le tempo. Tout pianiste de jazz devrait savoir jouer seul, même si j'ai un grand plaisir à jouer avec un bon bassiste. Il y avait des boîtes de nuit: Le Caveau, La Caravelle qui est devenu plus tard Le Calypso. Les Américains ne venaient pas mais venaient des Français; en 1963, Maxim Saury par exemple. Il y avait donc La Voix de l'Amérique et ce fameux de Comarmont qui vendait des disques de jazz. J'ai quitté Madagascar pour la première fois en 1955 avec un violoniste réunionnais, Luc Donat, qui est mort; j'avais un cafard terrible, comme si j'étais parti au bout du monde, alors qu'il y a 700 km pour aller à La Réunion (rires). Il y avait Yvan Dubernais (dm), un Bordelais, et Serge Barre (fl), qui est lyonnais contrairement à Raymond (le maire de Lyon) qui lui est réunionnais ! (rires) Je suis revenu à Madagascar travailler au Madrigal. Et fin 1955, le propriétaire me demande de venir jouer un midi pour le roi du Maroc, Mohamed V, qui était assigné en résidence surveillée à Madagascar. Il aimait la musique. J'ai connu toute la famille royale, avec le futur roi, encore Moulay Hassan. Je ne connaissais rien à la politique. Je leur jouais de la musique typique comme «Tico Tico». Et un jour, il m'a dit: «On m'a dit, jeune homme, que vous avez la faculté de reproduire tout ce que vous entendez. J'ai un disque de Atwell, qui joue "El Cumbachero", vous pouvez le jouer ». J'ai donc emporté le disque et je lui ai rejoué la fois suivante. Il était emballé. Il m'a fait un cadeau supplémentaire. En 1960, la famille royale est revenue en pèlerinage à Madagascar et elle m'a invité au Maroc pour jouer. A l'époque, pour aller au Maroc, il fallait passer par Paris ! Et pendant ces quelques jours d'escale, j'ai connu la capitale avec des étudiants malgaches qui m'ont emmené faire le bœuf au Caméléon où il y avait Guy qui jouait avec Franco Manzecchi (dm) et Jacques Hess (b). Il me demanda ce que je pouvais jouer, mais je ne connaissais pas les titres des standards mais le numéro de Charles Kuntz ! Guy m'a fait jouer huit mesures d'introduction sur « I Remember April », il m'a tapé sur l'épaule et j'ai joué le reste de la soirée. J'ai longtemps joué ensuite au Caméléon avec Sonny Criss et Michel de Villers qui m'a appris beaucoup de choses. Je suis resté presque trois mois au Maroc où je jouais dans le palais du roi. Il m'a présenté la salle de musique dans laquelle il avait mis tous les instruments fabriqués par Selmer, même un vibraphone, et il m'a dit: «Voilà votre royaume». Il voulait que je m'installe au Maroc, mais ce n'était pas mon intention. On m'a donné une paire de lunettes noires pour ne pas regarder les femmes (rires). On allait de ville en ville parfois. Le vibraphone suivait. Je voulais rentrer en passant par la France mais les autorités marocaines m'ont fait rentrer fin août par bateau à Madagascar, après un voyage épouvantable sur un pétrolier norvégien.
Je suis revenu en France pour le deuxième Festival d'Antibes; il y avait Count Basie, Ray Charles, Les McCann... Nous représentions Madagascar. Puis nous sommes venus à Paris. J'ai joué à La Cigale, à l'Eléphant Blanc (rue Vavin) pour faire danser avec André Roche. J'ai travaillé tout l'été puis au Cœur Samba (rue de Rennes). Samba était le nom du propriétaire. Je suis reparti à Tananarive, au Centre culturel américain et les Américains m'ont demandé alors d'aller jouer aux Etats-Unis en 1963. Je suis passé par Paris, et tous les soirs j'allais faire le bœuf au Living Room où jouait Art Simmons. Et un matin, l'assassinat de Kennedy ! J'ai eu peur et je n'ai pas voulu partir en Amérique. J'ai alors travaillé avec Michel de Villers au Caméléon avec Phiphi (Combelle) et Luigi (Trussardi). Venaient René Nan, Jean-Luc Ponty, Eddie Louiss qui jouait de la trompette comme Miles... Puis il y a eu l'épisode des Surfs avec lesquels j'ai tourné jusqu'en 1966. J'ai gagné de l'argent. De retour à Paris, j'ai joué dans les bases américaines, en Belgique, au Caméléon avec Michel Hausser, Sonny Grey... Je suis ensuite retourné à Madagascar au Calypso jusqu'en 1970, puis en Hollande avec une chanteuse, plutôt strip-teaseuse... puis à Cannes. Ensuite, j'ai rejoué à Madagascar où j'ai connu ma seconde femme qui commençait une carrière de chanteuse. J'ai eu des ennuis en jouant du jazz à Madagascar à cette époque; on regardait plutôt à l'Est en ce temps. Je suis revenu en France en 1978. Depuis, je continue de jouer avec de très nombreux musiciens: Joe Newman, Turk Mauro, Guy Lafitte, Sam Woodyard, « Mighty Flea » Connors, Lew Tabackin, Benny Carter, Tom Harrell... dans tous les clubs de Paris.
Comme tous les pianistes de jazz, Art Tatum est pour moi immense, une montagne. Puis il y a Garner, Teddy Wilson dont j'apprécie le toucher pianistique. Ensuite, Peterson et Bill Evans, Chick Corea dans un autre style. Et parmi les compositeurs de jazz, Duke bien sûr, et plus tard, Monk, qui a un rythme intérieur; quand il compose, il construit comme un géomètre. Ben Riley (dm) correspond parfaitement à cet esprit de la musique.
Félix W. Sportis
Jazz Hot N° 576 Décembre/Janvier 2000-2001